Le Polar de Kurt et Dan

Jike les avait toutes essayées. Ou presque.

Ce n’est pas qu’elle les aimait particulièrement mais elle avait découvert très tôt qu’elle avait un genre de don, un truc spécial qui lui offrait la possibilité de se sentir immédiatement efficace aux commandes. C’était comme si elles avaient été conçues exclusivement pour elle. Rien qu’en les regardant, elle savait instinctivement ce qu’elle était en droit d’attendre de leurs courbes, de leurs mécaniques, de leurs équilibres et leurs géométries, de leurs capacités propres.

Elle mettait alors en œuvre les techniques efficaces qui lui permettaient de les pousser au bout, jusqu’à la limite mais jamais au-delà, pour son plus grand plaisir.

debut polar

Quand elle y réfléchissait, elle se disait que c’était peut-être une affaire de famille. Une liaison verticale ayant pour origine directe le type qui lui avait servi de père.

Il lui avait au moins transmis ça : les caisses, les tires, les bagnoles n’avaient aucun secret pour elle. Dévoreuse de littérature asiatique, elle était de l’avis d’un de ses auteurs préférés qui « classait les conductrices en deux catégories : celles qui étaient un peu trop agressives et celles qui étaient un peu trop prudentes, ces dernières étant infiniment plus nombreuses ».

Elle se rangeait évidemment dans la première catégorie et se considérait comme une excellente conductrice. Jike avait pourtant conduit et conduisait toujours les autos de monsieur tout le monde, depuis les super 5 et Fiesta de son adolescence aux éternelles 205 puis, plus tard, les Golfs et autres modèles coréens.

Quel que soit le modèle, elle en tirait le meilleur ce qui la surclassait immanquablement parmi ses familiers et en faisait un pilote hors pair. Par contre, cela ne facilitait pas ses relations avec les hommes; sauf avec Fred qui était une exception à la règle et qu’elle avait donc épousé.

Encore moins avec ses collègues. Surtout lorsque, au-delà de ce talent technique, un don qu’elle devait plus à ses capacités cognitives qu’au travail d’apprentissage, elle se révélait en plus une professionnelle haut de gamme, capable de lier son agressivité positive autant que possible et son intelligence ; d’associer sa féminité remarquable à un charisme rayonnant ; de conjuguer sa force de caractère et sa sensibilité affective ; d’imprégner ses analyses pragmatiques d’une créativité entretenue.

Jike était même titulaire d’un permis spécial et habilitée « conduite rapide ». Pour y parvenir, elle avait dû se soumettre à plusieurs stages exigeants et sélectifs : conduite sur route, sur circuit, optimisation du freinage, des trajectoires, conduite sur piste humide sur tous types de véhicules rapides, les « VR » dans son univers professionnel.

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Elle était douée pour déterminer les trajectoires optimales et la vitesse qui convenait ; elle freinait instinctivement au bon moment, entrait dans les courbes comme personne et ne perdait jamais l’adhérence.

Sa position au volant approchait la perfection, sa vision de la route et de la trajectoire, toujours orientée loin devant, révélait une capacité hors norme à l’anticipation. Elle connaissait la peur mais savait toujours la transformer en une force positive, un accompagnement au changement et à l’adaptation.

A chacune de ses sorties, devant ses coéquipiers, concurrents, formateurs ou accompagnateurs, elle épatait par sa maitrise et ses performances. Du statut d’erreur, de femme douteuse voir suspecte, elle passait alors à celui de « COBB » (Collègue qu’On Baiserait Bien).

Cette expression délicate était l’œuvre d’un de ses fins coéquipiers, fan de Youporn et des vidéos « MILF[1]», sujet d’attention central de sa vie de quadra seul et divorcé.

Il avait aussitôt regretté sa merveilleuse saillie et dû se trimbaler durant deux semaines avec un œil qui était passé par toutes les couleurs de l’arc en ciel : non seulement il avait bien intégré qu’il n’aurait aucune chance, jamais, de caresser l’espoir de baiser Jike ou qui que ce soit du service, mais en plus, il était devenu le gars qu’on appellerait « l’œil » jusqu’à son enterrement, surnom donné en hommage au souvenir du fabuleux direct du gauche que Jike lui avait placé pile au moment où il venait de définir la notion de « COBB » en rigolant.

[1] « Mother I’d like to fuck » : les mamans qu’on aimerait bien baiser…

main volant jike polar

Si Jike maitrisait les mecs, elle dominait aussi les Renault Clio Sport, les Ferrari F430, Lotus Exige et autres Lamborghini Gallardo. Elle était contrainte de faire ses preuves face à des hommes sûrs d’eux-mêmes, enfermés dans une représentation excessivement simpliste, sexiste et très, très énervante : au volant, une femme ne pouvait être que trop prudente.

Alors pour le reste…

L’enjeu, c’était de vivre

Jike adorait sa voiture et se foutait royalement de ce que les autres pouvaient bien en penser. Elle conduisait une Renault Clio Williams bleue, modèle numéroté de 1993. 16 soupapes, 150 chevaux pour 990 kg. Celle avec les jantes dorées, presque un collector. Elle avait mis du temps à la trouver et encore plus à finir de la payer mais elle l’avait choisie parce qu’à son bord, elle la sentait, la vivait et l’animait efficacement, cela à une époque où les sensations de conduite étaient anesthésiées par une technologie triomphante : à croire qu’on finirait par effacer l’humain de l’équation « conduite sur route » juste pour se persuader de l’existence du fameux risque zéro. N’importe-quoi.

Jike détestait l’idée du risque zéro, crachait sur la notion de principe de précaution préférant largement pousser les limites, tester, éprouver pour être efficace : l’enjeu, c’était de vivre, même dangereusement, d’expérimenter, de goûter, bref, de s’électriser, d’affronter, pour ressentir, grandir et servir si possible.

Ah, oui. J’ai oublié de vous dire… Jike est flic au sein de la police judiciaire de Paris. La PJ. Une institution marquée par la virilité, les hormones mâles, les couilles bien accrochées ; une maison où, toutes générations de flics confondues, les héros sortant du lot par la qualité de leurs enquêtes et leur intelligence à résoudre les énigmes les plus marquantes étaient à coup sûr des hommes. Jamais des femmes. Bon, tous s’accordaient pour dire que les femmes savaient être d’excellentes enquêtrices mais les hommes avaient toujours dominé la profession. Une question historique se plaisaient-ils à rappeler, un genre de tradition nécessaire à l’identité de la « grande maison ».

crime jike faust

 

Et les femmes n’y avaient accès que depuis peu. Alors autant dire qu’elles devaient s’imposer. Passionnée par son métier, Jike exerçait dans un des services les plus prestigieux de la PJ, la « Crim’ ».

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Elle y excellait, rendant ses collègues masculins parfois fous de jalousie. Il faut dire aussi que Jike était très énervante : elle voulait être parfaite. Elle s’imposait un régime strict pour tendre vers cette perfection qui la rendait extrêmement exigeante pour elle-même mais aussi pour autrui. Seulement voilà, la discipline qu’elle s’imposait était purement et simplement incompatible avec la plupart des êtres humains qu’elle croisait ce qui pouvait parfois la faire passer pour une super chieuse, une méga emmerdeuse.

cavalier polar jike

Jike était née à Dallas, de l’union improbable et affreusement clichée d’un basketteur noir américain et toxicomane sans être très célèbre, amateur de femmes, évidemment, à une française en quête d’aventure, traductrice à ses heures et surtout légèrement bipolaire.

Cette filiation très, très moyenne sur le papier l’était aussi dans les faits, mais elle avait un avantage : Jike était vraiment canon et elle avait la double nationalité. Métisse à la peau cuivrée, elle était à la fois citoyenne du Royaume de France et fille de l’Empire Américain.

Ni black, ni blanche, elle était fille du monde, une beauté que chacun avait envie de reconnaître comme venant de son propre pays. Administrativement, elle aurait été un sujet de choix pour un preneur d’otage islamiste mais elle estimait surtout que ce statut de franco-américaine lui donnait une liberté spéciale, un avantage unique : voyager partout avec aisance, se fondre et s’adapter et, pourquoi pas se cacher de temps en temps.

C’était aussi pratique pour expliquer sept fois par jour d’où lui venait son prénom dans un pays où parler anglais relevait de la performance et où le rêve américain résidait toujours dans les burgers de chez Five Guys, le FBI et les Lévis 501. N’empêche, pour Jike, être franco-américaine c’était être une synthèse de deux mondes complémentaires, c’était être libre et forte et cela l’obligeait non seulement à l’égard de ses parents, mais aussi de ses racines.

 

Cette nuit-là, peu après trois heures du matin, le téléphone de Jike se mit à vibrer avec insistance. Même si elle avait eu le sentiment de répondre dans la seconde, les grognements de Fred lui indiquèrent très clairement que ce n’était qu’une impression. La conversation fût courte, comme toujours.

– Salut Jike, désolé de te réveiller… C’est la perm’ de nuit.

– Je t’écoute.

– T’as un macchabée criblé de balles au parc des Buttes Chaumont. La proc’ est sur place. Désolé pour ta nuit…

– Arrête d’être désolé.

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