La bataille De Gaulle
Cahiers de vacances ! Il fut un temps où rien que l’évocation de ces maudits cahiers pouvaient donner des sueurs froides aux élèves assez médiocres pour que leurs parents se sentent moralement contraints de faire travailler leurs rejetons durant les congés estivaux afin de mieux préparer la rentrée suivante. Et prendre le pari de sortir un biopic sur Charles de Gaulle au cœur de l’été avait tout du cahier de vacances… Cette sensation de se frotter à quelque chose de rabâché, une sorte de passage obligé surtout en année pré-électorale où le grand homme sera immanquablement invoqué, la main sur le cœur, par tous les candidats… Alors soit, puisqu’il s’agit d’un devoir quasi patriotique, laissons nous embarquer dans la vie du Général, pensée et réalisée par Antonin Baudry. Budget colossal, distribution dantesque (à faire passer les 3 Mousquetaires et le Comte de Monte-Cristo pour d’aimables téléfilms régionaux) et contraintes de tournage ayant épuisé une bonne partie de l’équipe, cette biographie parcellaire située précisément entre Mai 1940 et Août 1944, rappelle le refus de la défaite, le départ pour Londres, l’isolement, l’obstination, la vision et le combat d’un militaire pour que son pays, sa nation, qui vient d’être balayée conjointement par l’ennemi et l’incurie de ses pairs, ne meure pas et soit apte à se relever après une victoire qu’il veut inéluctable. Et il fallait bien un diptyque pour suivre les pas de cette figure tutélaire et des innombrables personnages secondaires (qui ne le sont pas) dans cette période qui dessina jusqu’à aujourd’hui, les contours du monde, à commencer par ceux de la France.

La première partie (L’âge de fer) se concentre sur le tout début de la geste gaullienne, son isolement, la très difficile construction de la France Libre et les combats multiples pour la faire reconnaître aussi bien de Churchill et Roosevelt que des français eux même. Et la part de ce qu’on appelait alors l’Empire y a été fondamentale avec ses échecs comme le méconnu débarquement raté de Dakar face aux français pétainistes ou ses réussites comme la bataille de Bir Hakeim, incroyable odyssée du Général Koenig.
La seconde partie (J’écris ton nom) débute en Janvier 1943 et fait sinuer le scenario entre la lutte de de Gaulle pour s’imposer face Roosevelt et Churchill et le rôle primordial qu’il confie au Général Leclerc au travers de la bataille de Ksar Ghilane et surtout de la libération de Paris. Après ces plus de cinq heures de film(s), on reste encore étonné par le souffle épique de ce que l’on vient de voir. On pouvait craindre une hagiographie interminable et/ou une sorte de documentaire qui s’empêtre dans son sérieux et ses références (le scenario a été supervisé par deux historiens, l’un britannique et l’autre français) mais il s’agit bel et bien d’un grand film populaire, où la grammaire de la caméra n’a pas été oubliée. C’est beau, c’est ample, c’est épique, c’est parfois très drôle et outre les références historiques, il y a de petites idées géniales comme la création d’un fil rouge dans la première partie avec Fernand, ce jeune idéaliste parisien bien seul, qui tente lui aussi de s’opposer comme il le peut ou encore le personnage de Blaise, improbable plombier polonais qui devient par hasard le secrétaire personnel du Général de Gaulle. Ces pas de côté, jamais gratuits, viennent ponctuer un récit qui malgré le poids de l’histoire ne perd jamais son humanité. Le mérite en revient assurément à une distribution démentielle où ne citer qu’un seul comédien serait faire injure à tous les autres tant ils sont toutes et tous extraordinaires.
Et si vous passez par les stations « Bir Hakeim » et « Franklin D . Roosevelt » en éprouvant autre chose que l’ennui d’un trajet du quotidien, c’est à ces acteurs qui ne sont jamais filmés comme des seconds rôles que vous le devrez.
Marty Supreme
Virevoltant, tourbillonnant, haletant, épuisant… la promo démentielle organisée autour du film de Josh Safdie et surtout de sa star (coproducteur), Timothée Chalamet, n’a pas menti ou surjoué le contenu de ce Marty Supreme au sujet improbable et pourtant passionnant de bout en bout.
Qui eût cru que la vie d’un joueur surdoué de tennis de table dans le New York des années cinquante pouvait tenir en haleine pendant deux heures trente ? Certes, il faut nuancer car ce n’est pas tout à fait un biopic, c’est bien plus que cela. Si le scenario s’inspire bien d’un joueur réel, Marty Reisman, il prend énormément de libertés et fait de Marty Mauser, un personnage de fiction haut en couleurs absolument inoubliable.
New-York, début des 50’s, Marty Mauser (Timothée Chalamet) est un jeune homme débordant d’énergie, passionné de ping-pong, contraint de travailler comme vendeur de chaussures dans la boutique de son oncle mais surtout doté d’une confiance en lui sans faille, d’un ego sans limite et d’une absence totale de scrupules pour atteindre son but : devenir champion du monde, faire entrer son sport dans la lumière et son propre nom dans la légende. Par ailleurs, il entretient une liaison passionnée avec Rachel (Odessa A’Zion), son amoureuse d’enfance, qui est cependant mariée à un autre puisque Marty ne voulait pas l’épouser. Le cadre est posé et le générique peut maintenant commencer… par une curieuse animation 3D qu’on ne voyait pas venir mais qui bien sûr a, comme tout le reste, sa raison d’être. La quête de Marty, va non seulement permettre d’en savoir plus sur le tennis de table et le début de sa notoriété dans le monde mais aussi de se replonger dans cette période de l’histoire où la seconde guerre est encore toute proche. Que ce soit pour la communauté juive de New-York, les soldats américains basés à Tokyo ou les japonais qui cherchent dans le sport des victoires effaçant la honte de la défaite, les stigmates du conflit sont encore à vif. Et Marty, ça, lui il ne le comprend pas. Lui, il était enfant pendant ces événements et il n’en a pas souffert. Peut-être même qu’il n’y attache aucune valeur puisque seule sa course à « sa » place de numéro 1 mondial compte à ses yeux. Dans sa quête d’une somme d’argent suffisante pour pouvoir aller jouer les championnats à Tokyo, Marty va devoir déployer son autre talent : celui de prendre toujours les mauvaises décisions et de rater à peu près tout ce qu’il entreprend avec ses amis, Rachel et même Kay (Gwyneth Paltrow) sa maîtresse mariée à un riche industriel dont Marty espère un sponsoring. Son culot, sa grossièreté et son absence de morale amusent un temps la haute société qui ne tardera pas à lui faire payer ses outrances. Comme en toutes choses, le talent, même immense, ne suffit pas.
Reconstitution impeccable, mise en scène spectaculaire, musique originale (Daniel Lopatin aka Oneohtrix Point Never) )aussi vive et sautillante qu’une balle de ping-pong, intégrant tubes des années 50 et de 80, image somptueuse (Darius Khondji), casting pléthorique et talentueux avec en tête, un Thimothée Chalamet qu’on devine très très proche de ce Marty Mauser… touchant, épuisant, fascinant, émouvant, insupportable et pour lequel le terme d’ « attachiant » semble avoir été créé.
Si vous avez déjà trahi votre bonne résolution de reprendre le sport, allez voir Marty Supreme, vous ressortirez de votre fauteuil lessivé… mais heureux !

La Grazia
Et voici le dernier opus cinématographique de Paolo Sorrentino, le réalisateur italien que ses admirateurs adorent vénérer et que ses détracteurs adorent détester… quelque soit le sujet ou la qualité de son film… Il est des mystères qui ne s’éclairciront jamais…
En Italie, de nos jours, le très respecté Président de la République, Mariano De Santis, s’apprête à vivre les six derniers mois de son septennat. Lui qui a toujours été posé, calme, réfléchi, y compris dans la tempête, a peut-être développé avec le temps un léger excès de procrastination… Alors il lui reste peu de temps pour mettre les choses au clair dans sa vie politique, tout autant que dans sa vie privée. Mariano De Santis (Toni Servillo), ancien juriste de renommée internationale, est persuadé que la Loi et la Constitution restent les meilleurs piliers de la démocratie et de la protection des citoyens. Sa fille Dorotea (Anna Ferzetti), également juriste de talent, travaille à ses côtés et tente de persuader son père de promulguer une loi historique sur la fin de vie. Profondément croyant, très ami avec un Pape haut en couleur(s) opposé à cette loi, le Président de la République va devoir interroger sa conscience et tout son savoir juridique pour prendre la bonne décision. Il pourra compter sur ses fidèles dont son garde du corps, son aide de camp, sa meilleure amie l’explosive Coco (Milvia Marigliano) et bien d’autres qui lui vouent un vrai respect et un attachement sincère.
Mais histoire que rien ne soit trop simple, Paolo Sorrentino lui rajoute des dossiers de grâce présidentielle pour deux meurtriers condamnés à de lourdes peines et une enquête plus intime où Mariano De Santis essaiera encore une fois de savoir qui a été l’amant éphémère de son épouse adorée, décédée huit ans plus tôt en ayant toujours refusé de lui révéler le nom de cet amour fugace.
La Grazia, c’est bien sûr la grâce ou plutôt les grâces. Celles évidentes tournant autour des deux dossiers soumis au Président, celle qui entoure la foi quant on s’intéresse au débat sur la fin de vie et surtout… sur celle qui nimbe tout le film et l’interprétation de son casting impeccable avec en tête un Toni Servillo remarquable d’économie qui parvient à émouvoir, à agacer ou à faire rire juste avec un haussement de sourcil (Ah, cet œil droit furieux dès qu’on évoque l’adultère de son épouse !)
Paolo Sorrentino, en esthète assumé, avec cette Grazia, livre un beau film touchant, plus léger qu’il n’y paraît tout en en évoquant des sujets d’une grande profondeur avec pour figure de proue un Président de la République qu’on aimerait universel et surtout déclinable dans d’autres pays ! Enfin, comme dernière grâce offerte par le réalisateur, l’alchimie idéale entre un humour subtil quasi britannique et l’élégance à l’italienne. Improbable et pourtant parfaitement réussie.

L'agent secret
Ce film est un dédale intranquille. Outre la référence à Pessoa qui partage la même langue que celle du réalisateur et des personnages, c’est surtout cette intranquillité qui marque dans ce long métrage où à peine installé dans son fauteuil, on devine qu’on ne sera jamais serein de la première à la dernière seconde. Et dédale… parce que l’intrigue principale est composée d’une multitude, non pas d’intrigues secondaires, mais de chapitres distincts formant à la fin, la cohérence de l’ensemble. Et il faut se laisser porter en acceptant d’être dérouté, surpris, heurté et de se raccrocher comme on le peut à nos réflexes d’observateur plus ou moins averti.
1977, Marcello (Walter Moura), quitte Sao-Paulo au volant de sa vieille coccinelle jaune, pour rejoindre Recife, sa ville natale. Il doit y retrouver Fernando, son jeune fils âgé de 10 ans, confié aux bons soins aimants de ses beaux-parents. Mais avant d’y parvenir, il a besoin d’essence et s’arrête dans une station-service posée au milieu de nulle part. On y aperçoit à quelques mètres, le corps d’un homme en train de pourrir au soleil et pudiquement recouvert d’un vieux carton tandis que le pompiste tente de chasser les chiens errants qui veulent s’en repaître. Deux policiers arrivent, ignorent superbement le cadavre mais s’intéressent vivement à Marcelo… Pas de violence, pas de dialogues explicatifs, pas d’effets de style mais dès la première minute on est prévenu… Nous sommes bien au cœur d’une dictature militaire et le poids qui pèse sur les habitants du Brésil et plus particulièrement sur ceux du Nordeste, n’a nul besoin d’être explicité, il se sent, il se ressent, viscéralement. Et la ville de Recife, sorte de dernier refuge pour tous les mal-aimés du pouvoir, jusque-là, relativement épargnée, va devoir se confronter à la violence. Et la violence est protéiforme. Suggérée et d’autant plus efficace quand il s’agit de celle du pouvoir militaire ou quasi gore quand il s’agit des actes criminels de tueurs à gages aussi incompétents que terrifiants. Elle passe aussi par les mâchoires d’un vrai requin retrouvé mort sur la plage avec une jambe humaine entière dans l’estomac… et des requins à forme bien humaine qui n’ont rien à envier à leur modèle sauvage. Sans oublier celui de Steven Spielberg, sorti cette année-là au Brésil et que le petit Fernando rêve de voir au cinéma malgré les réticences de son grand-père.
Il faut se laisser happer par cet Agent secret et suivre tous ces personnages, sur plusieurs lieux, plusieurs époques et bien sûr, aux motivations totalement opposées… car, (multirécompensé à Cannes et sélectionné pour les Oscars), cet Objet Filmique Non Identifié de Kleber Mendonça Filho est sans doute le drame le plus étrange, déroutant et poignant de l’année écoulée.

Les coups de coeur 2025
L'étranger
Certains d’entre nous se souviendront peut-être. Le lycée, les cours de français puis la présentation du roman d’Albert Camus, « L’Étranger ». Et pourtant, malgré la pédagogie du professeur et l’aura internationale de l’ouvrage, il y eût comme un hiatus entre l’élève immature lambda et cet étranger que même le groupe new-wave The Cure, adorait au point d’en faire son premier single en 1978 avant qu’il ne soit intégré à l’album « Boys don’t cry » en 1980. Car il fallait probablement une certaine dose « d’avance sur son âge » pour percevoir le sens profond de ce roman quand, à l’adolescence, on se soucie peu de l’absurdité du fonctionnement du monde ou pire encore, de l’absence totale d’empathie du personnage. Car à cet âge, la plupart des jeunes adolescents ne sont que concentré de sentiments, d’émotions et d’empathie exacerbée. Puis le temps et la maturité faisant bien les choses, l’aura écrasante germanopratine des Sartre/Beauvoir se dilue suffisamment pour redonner de la visibilité à un Albert Camus qui suscite à nouveau l’intérêt de l’ex lycéen médiocre. Une, puis deux relectures notamment en 2013 à l’occasion de la parution de « Meursault, contre enquête » de Kamel Daoud et enfin, 2025, François Ozon relève le défi d’adapter l’inadaptable.
Car au delà de la légende, il faut admettre que mettre en images le sujet central de l’histoire, non pas le meurtre d’un jeune arabe, mais l’apathie émotionnelle d’une jeune homme n’est pas chose aiséé. D’ailleurs, depuis la parution du livre en 1942, seul Luchino Visconti s’y était essayé en 1967 mais sans être satisfait du résultat, les ayant-droit de Camus s’étant opposés à toute liberté prise avec le texte littéral. Finalement, c’est peut-être ce qui est arrivé de mieux à François Ozon, car après des années de travail, il a pu livrer son adaptation en respectant le roman certes, mais surtout en s’autorisant des libertés qui fluidifient la narration lui permettant de livrer ainsi un objet cinématographique pas tout à fait identifié mais diablement séduisant.

Une bataille après l'autre.
La sortie du dernier film de Paul Thomas Anderson est toujours un événement… même pour ceux qui ne sont pas particulièrement fascinés par le célèbre et adulé « PTA ». Sa communauté de fans étant considérable et les critiques professionnels du monde entier lui étant généralement tout dévoués, la Warner aurait presque pu économiser le budget marketing tant le battage médiatique bénévole fait autour d’ « Une bataille après l’autre » par les Andersoniens de tous poils, aurait sans doute pu suffire à attirer massivement les spectateurs dans les salles obscures.
Cela dit, il ne faut pas feindre la surprise. Un budget conséquent, un casting impressionnant, un scénario riche et une promesse de métissage infini entre tous les genres (action, politique, romance, comédie ou encore polar…), forcément, ça fait rêver ou à tout le moins, dresser l’oreille ou en l’occurrence, la paupière supérieure.
Et effectivement, dès les premières secondes, on bascule dans un univers baroque. Il y a une quinzaine d’année, un groupe de terroristes d’extrême-gauche dit les « French 75 » attaque un centre de détention en Californie pour libérer des clandestins. A la tête de ce groupuscule, la puissante et charismatique Perfidia (Teyana Taylor) secondée par son amant transi, Pat Calhoun (Leonardo DiCaprio). Lors de ce coup d’éclat, Perfidia ne peut résister au plaisir d’humilier Steven Lockjaw (Sean Penn), le commandant du camp, lequel saura s’en souvenir. Quelques attaques et attentats plus tard, le vent tourne et les French 75 explosent en plein vol (le scenario s’amuse beaucoup car les rebondissements sont aussi nombreux qu’improbables). Dans le même temps, Perfidia et Pat ont eu un enfant, une petite fille, prénommée Charlene mais Perfidia disparaît de la circulation et laisse à Pat, désemparé, le soin d’élever seul leur fille. Seize ans plus tard, Pat est devenu Bob Fergusson et Charlene s’est muée en une jolie, énergique et très indépendante adolescente répondant au nom de Willa. Si cette dernière grandit comme une adolescente californienne plus ou moins ordinaire, son père lui, n’a pas vraiment intégré le monde d’aujourd’hui et reste englué dans ses actions passées pour lesquelles il est toujours poursuivi par les autorités. Totalement paranoïaque et toxicomane, il vit entre son canapé, ses rares sorties angoissées au dehors de la maison, toujours dans sa robe de chambre et avec ses lunettes de soleil tout en étant surprotecteur avec Willa, bien que très vite on se demande si ce n’est pas Willa qui élève son père plutôt que l’inverse. C’est alors, que dans ce quotidien presque normal, le colonel Lockjaw réapparaît soudain tandis que Willa, elle, disparaît et que la violence du passé se réinvite dans le présent.
La résonance avec l’Amérique d’aujourd’hui est évidente mais il y a des petites en plus choses dans ce film que la comédie féroce attendue. Au delà de la virtuosité de la mise en scène (ah, la poursuite finale sur cette route vallonnée !), du scenario écrit sous hallucinogènes et du plaisir évident de tous les comédiens à se trouver dans ce projet fou, il y a peut-être la question centrale… Qu’est-ce que c’est que d’être un père ? Qu’elle est la nature des liens qui unissent les enfants avec leurs parents et quelles montagnes ces derniers (ou les premiers) sont-ils prêts à gravir pour les sauver ?

Vermiglio (ou la mariée des montagnes)
Petite ou grande leçon de cinéma ? En moins de deux heures et avec un sujet a priori d’une austérité peu engageante, Maura Delpero livre un film qui devrait être étudié dans toutes les écoles de cinéma mais aussi… par certains maîtres adulés, que leur renommée pousse à croire que leur génie est trop précieux pour écrire des films de moins de trois heures même si le scenario tient au dos d’un timbre poste. Dans Vermiglio, c’est tout l’inverse, il y a tant de personnages, de choses à voir et à comprendre ou de contextes multiples à appréhender qu’on en sort sidéré par tout ce qu’on a eu sous les yeux en si peu de temps avec en guise de cerise sur le gâteau, un rebondissement final digne d’un thriller de première classe.
1944, Vermiglio, petit village très rural des alpes italiennes vit les dernières heures de la guerre au rythme immuable des quatre saisons avec son cortège de pénuries alimentaires, d’angoisses pour les fils partis combattre et de tensions inhérentes à toute petite communauté repliée sur elle-même. Au centre du village, le maître d’école, Cesare Graziadei, patriarche assumé, maire du village et de fait, seigneur des lieux, omniscient et omnipotent. Marié à Adèle, ils ont huit enfants, du moins jusqu’à ce que la mission non écrite dévolue à la mère soit d’en fabriquer de nouveaux jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il y a quatre filles dont Lucia, l’aînée, qui est déjà presque adulte et quatre petits frères. La vie est dure, il y a des moments de bonheur, des peines, des inquiétudes sur les récoltes, sur la guerre ou encore sur l’éducation de tous ces enfants, qui bien sûr n’ont aucune intimité ni confidents parmi les adultes et doivent le plus souvent se débrouiller seuls pour trouver les réponses à leurs questions. Le père, patriarche autoritaire conforme au modèle dicté par la société italienne de l’époque, fait ce qu’il peut pour être ce qu’on attend de lui tout en essayant d’être un père et un maître d’école progressiste sans le savoir, tant il aime transmettre son savoir à cette nouvelle génération et leur faire découvrir son goût passionné par la musique classique. Un jour, un jeune du village revient de la guerre à bout de forces. Il est accompagné de Pietro, un jeune sicilien qui lui a sauvé la vie sur le front et tous deux déserteurs, ils ont décidé de fuir les combats pour venir se cacher dans les montagnes. Lucia, la fille aînée de l’instituteur tombe amoureuse de Pietro et après quelques mois, les deux amoureux se marient malgré les réticences prévisibles des uns et des autres. La suite, riche, reste alors à découvrir…
Maura Delpero était documentariste avant de se lancer dans les films de fiction et c’est sans doute cette matrice qui lui a permis d’être aussi pointue dans la façon dont elle scrute tous les aspects de la vie de ses personnages, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, sans jamais être dans le jugement ou la relecture anachronique tant en vogue de nos jours. La distribution, cent pour cent italienne et peu connue à l’international mériterait à elle seule un prix d’interprétation car chacun, à son niveau, apporte cette gravité, cette grâce ou ce petit rayon de soleil à ce village aussi austère que sublime et à ses habitants, terriblement et universellement humains.

Y a-t-il un flic pour sauver le monde ?
Douze ans de travail sur le scenario pour parvenir à une version digne de la trilogie loufoque créée par les ZAZ (Zucker Abrahams et Zucker) dont le dernier épisode remontait tout de même à trente-et-un ans… Et c’est bien la moindre des choses tant il serait inconcevable de ne pas prendre au sérieux tout ce qui tourne autour de l’humour déjanté et référencé de ces trois créateurs de génie. Paramount a donc réuni une équipe d’au moins six scénaristes crédités pour peaufiner ce quatrième avatar de Frank Deblin, Inspecteur du LAPD, ou plutôt de son héritier puisqu’il s’agit de Frank Deblin Junior, son fils !
Et quel bonheur de retrouver tout l’univers des « Y a-t-il un flic… » six longtemps après avec le même plaisir que celui éprouvé lorsqu’on retrouve un vieil ami ou un ancien amour. Le temps a certes passé mais tout est naturel, la complicité est immédiate et tout reprend là où on s’était arrêté un siècle plus tôt. Dès la délirante et très jamesbondienne scène d’ouverture, le spectateur est prévenu, on est en territoire burlesque, absurde et bien sûr, ultra référencé. Même si on peut sans doute y prendre du plaisir (on peut l’imaginer…), il est quand même vivement recommandé d’avoir vu les trois premiers volets sortis entre 1988, 1991 et 1994 pour jouir pleinement de tout l’éventail des gags et du fan service de rigueur, d’autant plus apprécié qu’il est fortement attendu par les admirateurs du plus mauvais flic de la terre. Car à n’en pas douter, ils attendent avec gourmandise la sortie VOD de ce quatrième volet pour le voir et le revoir afin de dénicher tous les easter eggs qu’ils n’ont pas su dénicher lors du premier visionnage… comme ils le firent jadis pour tous les films réalisés par les ZAZ avec peut-être en tête d’entre eux, le plus fou : « Top Secret » !
Alors que dire de l’histoire ? Très honnêtement, ça n’a aucune importance même si les codes de la parodie des films d’action est respectée avec un scenario alambiqué, son super méchant et sa menace de fin du monde imminente, le bonheur n’est pas là. Il est dans le plaisir évident que les comédiens affichent à se couler dans des personnages totalement ubuesques que personne ne leur avait proposés auparavant. Le plaisir étant communicatif, on ne peut qu’admirer la carrière complètement atypique d’un Liam Neeson qui sera passé avec frénésie par tous les genres du cinéma, du film d’auteur intimiste au polar de série B, en passant par les grandes productions hollywoodiennes et quelques chefs d’œuvre et qui, à 71 ans, nous fait plaisir en goûtant à la comédie déjantée. Quant à Pamela Anderson, elle ne cesse de surprendre… ou comment construire une carrière de plus en plus crédible, en partant du mannequinat et de « Alerte à Malibu » pour se tourner de plus en plus vers le cinéma indépendant, continuer ses luttes sociétales tout en sachant ne pas se prendre au sérieux et accepter des comédies où le second degré et l’autodérision restent rois et reines. Le reste du casting est à l’image de leurs camarades têtes d’affiche, drôle et impeccable.
Et si Akiva Schaffer, le réalisateur est si à l’aise dans ce registre, c’est sans doute parce qu’il fait lui-même partie depuis ses débuts d’un groupe d’artistes (The Lonely Island) où ses trois membres savent tout faire, de la musique au cinéma en passant par les sketches du Saturday Night Live. En somme, un digne et légitime héritier des ZAZ !

Mickey 17
Pour beaucoup d’entre nous, la première rencontre avec Bong Joon-ho en France, advint au Festival du Film Policier de Cognac en 2004 où on découvrit « Memories of murder », peut-être le meilleur film de tous les temps dans la sous-catégorie du film purement policier… En peu de temps, Bong Joon-Ho, son réalisateur, devint aussitôt l’icône adulée du cinéma sud-coréen dans toutes les contrées du monde où malgré les différences de cultures, de langues et d’organisation sociale, tous les spectateurs étaient touchés par le sens de ses films… Car qu’il choisisse la science fiction, le polar, la chronique sociale ou le film de montres, Bong Joon-ho parle toujours de la même chose : de nous. Et comme pour tout réalisateur étranger célébré et multi récompensé, il faut en passer par la case « Hollywood » et le premier gros budget qui va avec même s’il avait déjà tâté de la coproduction internationale avec « Le Transperceneige ». Bong Joon-ho s’est donc lancé dans l’adaptation du roman SF d’Edward Ashton qui relate les aventures tragi-comiques de Mickey Barnes.
Et si le petit nom de Mickey est « 17 », c’est parce que Mickey est un « expendable » dans l’acception la plus cynique qui soit puisque sur le vaisseau qui se dirige vers la planète Niflheim, la loi autorise ce qu’on ne peut pas faire sur Terre : fabriquer des clones humains que l’on peut sacrifier sans vergogne puisque qu’il suffit de les reproduire en série grâce à une super imprimante 3D.
Mickey (Robert Pattinson) est donc un gentil gars pas très futé, affublé d’un meilleur ami, Timo (Steven Yeun) que personne ne souhaiterait à son pire ennemi et qui, aux prises avec un prêteur sur gages très à cheval sur le remboursement des dettes et amateur de tronçonneuses, s’engage en urgence pour une mission spatiale où il sera un « remplaçable ». Son job est simple, exécuter toutes les missions dangereuses en acceptant avec fatalisme de mourir puisqu’il est sûr d’être réimprimé et de repartir pour un tour. Au-delà de toutes les situations honteusement hilarantes que cela génère, il y a dans toute la première partie, un fourmillement de situations qui interpelle sur la déshumanisation de Mickey et de celle des humains autour de lui. Sachant qu’on peut le tuer à l’envi, il n’a plus grande valeur et même si les employés du vaisseau sont plutôt gentils avec lui, petit à petit, ils oublient son prénom, ne l’assistent plus quand il « sort » de l’imprimante ou oublient carrément de l’informer sur les tests de survie qu’il va passer en tant que cobaye et mourir une fois de plus. Seule Nasha (Naomi Ackie), une très efficace agent de sécurité attendrie par ce Mickey pourtant bien vivant malgré ses seize morts précédentes, lui offre une parenthèse de reconnaissance humaine et un peu d’amour sincère. Après un voyage déjà éprouvant, une fois arrivés sur la planète Niflheim, Mickey 17 et Nasha vont devoir affronter la folie dévastatrice des Marshall, le couple infernal qui dirige la mission (Mark Ruffalo et Toni Collette), des extra-terrestres qui pour le coup sont chez eux face à des humains qui sont les véritables extra-terrestres et… un Mickey 18 qui n’était pas prévu au programme.
Il est difficile de savoir si Robert Pattinson s’est beaucoup amusé pendant le tournage de ce film car tous les Mickey ne sont pas uniformes, certaines « copies » accentuent tel ou tel aspect de son caractère ce qui sera d’autant plus vrai entre les 17 et 18, mais le plaisir que le spectateur en tire est tel qu’il ne peut y avoir de doute. Malgré la grande rigueur qu’exige le genre de la comédie, il y a fort à parier qu’entre les rôles interprétés par Robert Pattinson et le cabotinage jouissif de Toni Collette et Mark Ruffalo qui concentrent à deux toute la folie des plus grands mégalomanes actuels de la planète (chacun fera les liens qui lui conviennent), le tournage aura été affreusement joyeux.

Les coups de coeur 2024
Yokaï – Le monde des esprits
Il y a un an sortait sur les écrans « Sidonie au Japon » ou les aventures tragi-comiques d’une écrivaine légèrement déphasée qui reprenait pied dans le monde des vivants grâce à un voyage au Japon, au fantôme de son défunt mari et à une romance inattendue avec son éditeur japonais. Au Printemps 2025, c’est Catherine Deneuve qui se lance sur les traces d’Isabelle Huppert, dans le rôle de Claire Emery, ex star des sixties de la chanson française, toujours adulée en Asie et qui accepte de remonter sur scène pour un ultime concert à guichet fermé dans la ville de Takasaki. Mais à peine le concert achevé, Claire meurt subitement la tête sur le comptoir du bar où elle buvait un peu de trop se saké et devient ainsi un « Yokaï », un fantôme contemplant son propre corps. Elle erre alors dans ce monde qui était le sien mais où pourtant, elle semblait déjà un peu étrangère et comprend assez vite que si elle veut « partir » pour de bon, elle a sans doute un rôle à jouer auprès des vivants. C’est Yuzo, peut-être son plus grand fan au Japon, mort quelques jours avant ce concert qu’il attendait tant, qui va aller à sa rencontre et la guider dans cet entre-deux mondes. Les deux Yokaïs sauront alors que leur mission consiste à sortir Hayato, le propre fils de Yuzo, de la profonde dépression où il s’enferme depuis longtemps et qu’il croit soigner à grandes rasades de whisky, dépression encore aggravée par le décès de son père. Catherine Deneuve n’a pas attendu d’être devenue une icône intouchable pour oser des rôles décalés ayant une résonance particulière avec sa vie privée. Mais à l’âge qui est le sien aujourd’hui, la voir jouer ainsi avec son image et les remous de sa vie est un délice.

Que ce soit son statut de star vénérée, sa distance courtoise mais un peu froide avec son public (ou le reste de ses congénères), la perte d’un être très cher et surtout cette mort subite qui l’a frôlée de près en 2019, tout fait sens entre le personnage de Claire Emery et son interprète. Eric KHOO, réalisateur singapourien, apporte très certainement son regard singulier sur ce scénario, le monde des esprits et bien sûr la perception qu’une partie du monde peut avoir d’une Catherine Deneuve quasiment divinisée. « Yokaï – Le monde des esprits » fait partie de ces petits films qui deviennent grands par l’empreinte qu’ils laissent dans les mémoires après la sortie de la salle. Tant de délicatesse, d’humour soigneusement dosé, de tendresse envers ce genre humain si fragile et un peu paumé est déjà un cadeau en soi mais quand en plus, le réalisateur émerveille par sa mise en scène, sa lumière et sa direction d’acteurs, le cadeau se mue en bénédiction. Et que dire des deux comédiens japonais, Masaaki Sakaï (Yuzo) et Yutaka Katenouchi (Hayato)… Ils ne se contentent pas d’apporter leur soutien au jeu impeccable de Catherine Deneuve, ils rayonnent et se hissent à la hauteur de leur illustre partenaire, ce qui n’est pas peu dire. Le Japon n’est donc plus seulement – à nos yeux de pauvres occidentaux – une terre de cerisiers en fleurs, de culture bouillonnante entre traditions féodales et modernité crue, de Mont Fuji et d’estampes d’Hokusaï mais est devenu au niveau mondial, the place to be pour réunir les esprits des vivants et ceux qui ne le sont plus (quoique) et surtout une terre de révélation pour que les dernières icônes du cinéma français donnent le meilleur d’elles même.
The brutalist
Surtout, ne pas trop en dire. Souvenez-vous. Remontez dans les tréfonds de vos mémoires enfouies. Le jour où vous êtes venus au jour, tout devait ressembler à cela. Des sons assourdis, des bruits métalliques, des cris sourds, des respirations syncopées et cette absolue nécessité organique de jouer des épaules contre la matière vivante pour s’extirper des ténèbres et rejoindre la lumière aveuglante où tout est à découvrir sans que l’on sache où se trouve l’envers de l’endroit. Telle est l’entrée en matière hypnotique de « The Brutalist ». Parce que c’est assurément d’une deuxième naissance qu’il s’agit. Celle de Laszlo Toth, ex architecte juif hongrois, formé avant guerre au Bauhaus et qui en 1947 parvient à émigrer aux États-Unis après avoir connu les camps de concentration. Et si cette arrivée à New York sonne comme un renouveau, elle porte en elle tout ce qu’il y a d’incertain dans une nouvelle vie, où il faudra tout apprendre mais avec moins de temps que celui dont un enfant dispose. Car dans cette seconde vie offerte mais surtout pas gratuite, le temps presse autant pour réapprendre à vivre, se battre pour faire venir sa femme et sa nièce restées en Hongrie, maîtriser les codes de ce nouveau monde et identifier le mal qui se cache derrière des visages avenants et des propositions en apparence inespérées.
Brady Corbet, membre actif du cinéma indépendant américain a osé se lancer dans une aventure presque impossible aux yeux du commun des amateurs du grand écran tant on finit, blasé (et avec un peu de mauvaise foi), par se résoudre à n’attendre que des franchises de super héros ou des projets commerciaux à la rentabilité minutieusement soupesée. Bien sûr, chacun verra dans « The Brutalist » ses propres références de cinéphile mais dès le départ, il est difficile de ne pas penser à la maestria de Damian Chazelle dans « Babylon » et l’on sait dès les premières minutes qu’on va assister à un vrai film de cinéaste avec douze idées de mise en scène à la minute et des partis pris esthétiques et scénaristiques qui ne copient aucun autre de ses confrères.Et il vaut mieux… car outre le fait de filmer en 35 mm VistaVision, Brady Corbet a également choisi de revenir à un format ancien, celui de la fresque imposante (03h30) avec un entracte de 15 minutes au milieu… Mais le film est si dense, si riche, y compris de ses propres excès qu’il fait filer le temps à la vitesse de l’éclair.

Autre facteur d’étonnement, le ratio petit budget/grand spectacle, dont on ne se préoccupe pourtant pas habituellement tant les montants atteints ces dernières année paraissent démesurés. Peut-être était ce le prix à payer pour que des producteurs acceptent de se lancer dans un projet a priori risqué car d’une noirceur peu commune et sur un sujet presque rebutant car pointant encore et toujours le revers de la médaille du rêve américain (rien n’interdit d’ailleurs d’élargir le champ de la réflexion sur la face cachée des multiples mondes qui suscitent les mouvements de transfuges). Ce qui est certain, c’est qu’il a bien fallu que le projet de Brady Corbet soit suffisamment excitant et circule dans les bons couloirs pour qu’une telle distribution (Adrian Brody, Félicity Jones, Guy Pearce et bien d’autres dont Isaac de Bankolé) se joigne au réalisateur.
« Film à Oscars » s’il en est avec tout ce que cela comporte de lourdeurs, « The Brutalist » n’en reste pas moins un manifeste de cinéaste virtuose et scénariste inventif, qui a certes un peu trop chargé la barque mais a eu la suprême élégance de faire de son personnage central, un être complexe, déroutant, et capable lui aussi de maltraiter ses proches, enfermé qu’il est est dans sa folie créatrice et sa volonté d’achever son œuvre quitte à accepter l’inacceptable.
Un parfait inconnu

Dans les temps anciens, lorsque vous apparteniez à une communauté musicale, il n’était pas question d’aller admirer les stars de la communauté d’à côté sous peine de terribles représailles car se mêler avec des gueux dont on rejetait à peu près tout était une faute lourde. Et c’est sans doute pour cela que Bob Dylan est resté pour beaucoup, le chantre de la protest-song des 60’s, idole des hippies chevelus ou des post soixante-huitards fatigués. Certes, son nom était souvent cité en référence absolue par de nombreux artistes plus jeunes et populaires et enfin, un prix Nobel de littérature en 2016 était venu troubler encore un peu plus ceux qui ne s’étaient jamais intéressés à lui. Sans compter le soin méticuleux avec lequel l’artiste se refuse à tout commentaire sur ses textes et sa vie. L’arrivée du film de James Mangold était donc l’occasion rêvée de tenter de rattraper sinon le temps, du moins les occasions perdues.
Lorsqu’il débarque à 19 ans à New-York en janvier 1961 et s’il a décidé de quitter son Minnesota natal, c’est d’abord parce qu’il veut rencontrer son idole absolue, Woodie Guthrie, le chanteur folk icône de la protest-song, héritière de la Grande Dépression et de ses hobos. Dans un journal, Robert Zimmerman qui a déjà changé son nom en Bob Dylan, a appris que Woodie, souffrant de la maladie de Huntington, venait d’être hospitalisé. Il lui rend visite et dans sa chambre d’hôpital, à ses côtés, se tient également Pete Seeger, autre légende de la musique folk. Les deux hommes vont immédiatement décelé le talent du jeune compositeur et avec les encouragements muets et fiévreux de Woodie (Scoot McNairy) et la protection bienveillante de Pete Seeger (Edward Norton), Bob Dylan va entamer sa longue carrière en ce début des sixties où un frémissement dans l’air annonce peut-être une époque de grands changements.
Choisir une fenêtre de tir aussi serrée, les quatre premières années de sa carrière, c’est choisir de suivre la naissance d’une star, d’observer son processus de création artistique, sa volonté de réussir mais aussi cette répulsion face à la notoriété et ses abus (il semblerait que les exaltés existassent aussi en ces temps pré-numériques…), la complexité de ses rapports amoureux, sa loyauté envers ceux qui l’ont aidé à ses débuts et son besoin vital liberté et d’indépendance. Quitte à imposer à son public folk un passage à la guitare électrique lors d’un concert à Newport en 1965 qui restera dans les annales de l’histoire musicale américaine.
En voyant « Un parfait inconnu », on se souvient que son réalisateur avait déjà brillé dans le genre avec « Walk the line » et l’art délicat dont il fait preuve dans sa façon de dépeindre les amours de ses personnages. Là encore, au-delà de la reconstitution impeccable de Greenwich Village et de la virtuosité des champs contre-champs de James Mangold, le casting est la hauteur. Elle Fanning et Monica Barbaro en amoureuses de Bob Dylan, Edward Norton en mentor protecteur, sûr de sa force et de ses convictions (ardent défenseur des droits civiques), Scoot McNairy dans le rôle muet d’un Woodie Guthrie intense et tous les autres… Quant à Timothée Chalamet, que fallait-il en attendre ? Puisque toutes les fées disponibles étaient penchées sur son berceau à sa naissance, on attendait au minimum de l’exceptionnel. Il ne déçoit pas, il est brillant. Même les fans les plus idolâtres de l’acteur finiront par ne plus voir que Bob Dylan sans pour autant parvenir à en percer les mystères. Et c’est tout le talent de l’acteur, donner beaucoup à voir mais sans ouvrir toutes les portes, histoire de fasciner un peu plus les fans inconditionnels et d’exciter la curiosité des novices en « Bob Dylanerie ».
La chambre d'à côté
Il n’y en a pas beaucoup sur la planète cinématographique occidentale (on ne se prononcera pas trop sur le reste du monde faute de connaissances exhaustives…) pour sublimer les femmes, toutes les femmes, de tous âges, de tous styles ou de tous milieux. Jamais dans l’outrance ou dans le misérabilisme, Pedro Almodovar aime les femmes et les filme avec le regard que l’on a lorsqu’on est amoureux. Dans « La chambre d’à côté », il observe au plus près Tilda Swinton et Julianne Moore toutes deux au cœur d’une histoire aussi simplissime qu’universelle. New York, de nos jours. Ingrid est une romancière renommée et lors d’une séance de dédicaces dans une librairie, elle apprend par une relation commune, que Martha, une ancienne amie très proche, ancienne reporter de guerre, et que la vie a éloignée d’elle sans bruit, est atteinte d’un cancer assez virulent. Ingrid renoue alors avec Martha et les deux femmes vont reprendre leur amitié là où elles l’avaient laissée, avec naturel, complicité et bienveillance. Quand Martha sent que la fin approche, elle décide d’organiser sa fin de vie même si les lois américaines s’y opposent, loue une sublime maison d’architecte à la campagne, se procure une pilule létale sur le dark web et demande à Ingrid d’être là, dans la chambre d’à côté, pour que Martha puise partir sans être totalement seule. Au-delà des lourdes conséquences judiciaires quelle encourt si elle accepte, Ingrid doit d’abord interroger sa propre éthique sur le suicide et son éventuelle capacité à assister son amie dans cette épreuve. Sur une histoire aussi limpide, Almodovar créé un long métrage très hitchcockien où on se surprend à appréhender un quelque chose qui viendrait perturber cet engrenage impitoyable dont pourtant, on devine la fin. Il faut dire que le réalisateur est rusé, le décor ? Une maison directement inspirée de celles imaginées par Frank Lloyd Wright et que Hitchcock avait fait copier par son chef décorateur pour la villa à flanc de colline dans « La mort aux trousses »Ses actrices ensuite, toujours d’une élégance rare qui ne peut que rappeler la vision de la femme parfaite qu’en avait Alfred Hitchcock même si Almodovar élargit le spectre de la grâce en allant de la beauté classique de la rousse Julianne Moore à l’élégance androgyne de la blonde Tilda Swinton.

La musique ensuite, composée par Alberto Iglesias, directement inspirée par celles de Bernard Hermann et qui joue parfaitement son rôle de diffuseur d’atmosphère. Alors au fur et à mesure de l’avancée de la maladie de Martha, on les suit avec plaisir dans les moments difficiles comme dans ceux beaucoup plus légers où elles se souviennent de leur jeunes années, évoquent leurs métiers respectifs ou encore rencontrent des personnages secondaires mais nécessaires (et souvent drôles), regardent des vieux films en vidéo ou bien sûr, lorsqu’elles discutent longuement de l’éthique d’une mort voulue et choisie quand la maladie devient plus forte que tout. Et peut-être que sur un thème aussi délicat, il n’y avait pas beaucoup de metteurs en scène aptes à fusionner l’impossible ; la gravité, l’humour, la complicité, la pudeur, la beauté et finalement le respect que l’on devine immense autant pour le sujet traité que pour ses actrices. Et à la hauteur de leur réalisateur, Julianne Moore et Tilda Swinton sont tout simplement éblouissantes.
Leurs enfants après eux.

Bon, il y a Paul Kircher, jeune acteur de 22 ans porté par la hype du moment dans la petite communauté du monde du cinéma. Dans notre monde fou, ce jeune homme de 22 ans devrait normalement être conspué comme l’héritier caricatural du népotisme culturel mais les miracles existent… pour l’instant, seuls son talent, sa présence retiennent l’attention et suscitent l’admiration. Après « Le Lycéen » et « Le règne animal » où il imprimait durablement les rétines, le voilà dans « Leurs enfants après eux », l’adaptation du roman éponyme de Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018 et réalisé par Ludovic et Zoran Boukherma, les jumeaux réalisateurs qui montent.
Quelque part en Lorraine à l’époque où toute l’industrie s’effondre et où le désarroi des habitants est sans réponse, la famille Casati se débrouille comme elle le peut. Patrick, le père (Gilles Lellouche), ouvrier massif, taiseux, un pied dans la colère, l’autre dans la détresse, boit beaucoup trop mais fait de son mieux pour assurer le quotidien de sa famille. Son épouse, Hélène (Ludivine Sagnier), cigarette aux lèvres du matin au soir, gère à sa façon et fait surtout tampon entre son mari et leur fils Anthony (Paul Kircher), adolescent de 14 ans et demi, grand échalas gauche et boutonneux qui se cherche, s’ennuie ferme avec son cousin, avec lequel il passe l’essentiel de ses journées. Un jour d’ennui comme les autres, cherchant à reluquer des nudistes sur les berges du lac de la ville, Anthony rencontre Stéphanie (Angelina Woreth), jeune fille issue des quartiers aisés de la ville. L’attirance est immédiate et elle l’invite à une fête le soir même. Pour y aller, Anthony vole la moto sacrée de son père. A cette soirée, il va se frotter pour la première fois à des jeunes d’un milieu qui n’est pas le sien. Mais les classes sociales étant faites pour se décliner à l’infini pour mieux enfermer chacun dans la sienne, Anthony va également se confronter à Hacine (Sayyid El Alami), un fils d’immigrés qui tente de s’inviter de force dans cette fête de gosses de riches. De là, et du vol de la moto dans la nuit, découleront tous les événements qui changeront à jamais la vie d’Anthony et des siens.
Pour toucher autant, il fallait que les frères Boukherma partagent le même talent que Nicolas Mathieu pour la subtilité et l’intelligence. Car pour décrire la Province, le milieu ouvrier ou celui des petits bourgeois, les murs de verre qui empêchent la mixité sociale et les amours des adolescents comme des adultes, il ne faut pas abuser du stabylo en sursignifiant ce qui saute aux yeux… à moins d’avoir toujours vécu à Paris et ne rien connaître des milieux dépeints avec finesse dans le roman comme dans le film. Ici, aucun mépris et surtout pas de bienveillance condescendante, bien au contraire, il y a une infinie tendresse pour tous ces personnages, y compris ceux au bord du gouffre. Les images sont belles, la bande son assume le télescopage des tubes des années 90 (avec la belle idée de faire interpréter les morceaux les plus rock par une chorale d’enfants), les acteurs impressionnent par leur maîtrise de la nuance et puis il y a cette tension qui augmente au fur et à mesure car la violence appelle toujours la violence. Quant à Paul Kircher, après sa trilogie magistrale sur le passage à l’âge adulte, on a hâte de le voir dans des rôles d’hommes plus mûrs autant pour son talent que pour le prémunir à l’avance des envieux qui guettent déjà dans l’ombre le moindre faux pas du fils prodige.
Anora

Trente ans après « Little Odessa » de James Gray, Sean Baker nous ramène à Brighton Beach, le quartier russophone de New-York. Anora Meekheva dite « Ani », est une strip-teaseuse exerçant ses talents dans un club de Manhattan. Elle y enchaîne les numéros de danse et propose ses services tarifés pour des moments un peu plus « hot » dans des salons à peine privés en poussant les clients à la consommation d’alcool. Cette usine à plaisirs simulés est à l’image de n’importe quelle usine : un patron pas si méchant mais cherchant quand même à exploiter ses filles, des filles forcément en concurrence avec leurs rivalités, des clients globalement corrects même si on ne sait jamais ce qui se cache derrière ces pères de famille en goguette… Un soir, son patron lui demande de s’occuper d’un jeune client russe, Ivan « Vanya » Zakharov, fils d’un oligarque connu et craint. Vanya (Mark Eydelstheyn) ne parle pas anglais et Ani (Mickey Madison) elle, parle russe. Vanya est sensé résider aux Etats-Unis pour ses études, mais il passe son temps avec ses amis et dilapide les millions paternels en fêtes somptueuses et permanentes. Le courant passe aussitôt entre les deux jeunes gens. Vanya est totalement immature mais il est drôle, très riche, porté sur la boisson et les drogues et toujours partant pour parfaire son éducation sexuelle entre les mains expertes d’Ani, laquelle accepte un contrat d’exclusivité avec son jeune client ; 15000 $ pour une semaine. Ils s’installent dans l’immense villa que les parents de Vanya possèdent à Brighton Beach avec vue sur la mer. Tout se passe tellement bien qu’Ivan invite Ani à le suivre lui et ses copains à Las Vegas dans le jet privé de papa, où ils comptent bien faire la fête encore un peu plus. Pris par l’ambiance de folie dans laquelle il vit et ayant vaguement en tête d’obtenir la nationalité américaine pour ne pas retourner en Russie travailler aux côtés de son père, Ivan demande à Ani de l’épouser. Ayant perdu tout sens des réalités et voulant croire qu’elle tenait là son moment « Pretty Woman », elle accepte et les deux jeunes fêtards se marient. Apprenant la nouvelle via les réseaux sociaux, les parents de Vanya, ordonnent à leurs hommes de main de retrouver les tourtereaux et de faire annuler ce mariage d’une façon ou d’une autre.
Sean Baker, réalisateur indépendant peu connu du grand public mais estimé des cinéphiles, semble s’être toujours passionné pour les invisibles et les rapports qui les lient au reste du monde. Ici, c’est Anora qui est au centre des attentions, du cinéaste bien sûr mais aussi de tous les personnages, soit parce qu’ils la désirent (les clients), veulent l’exploiter (son patron), la jalousent (ses collègues), s’éclater avec elle (Vanya) ou encore la faire disparaître de l’acte de mariage (les parents de Vanya et leurs sbires). Quant à Ani elle-même, elle devra attendre la dernière scène, d’une beauté et d’une vérité bouleversantes, pour que, enfin lucide, elle comprenne que si elle perdu un rêve de pacotille, elle y a peut-être gagné quelque chose de plus pur et de plus beau. Le jury de Cannes ne s’y est pas trompé et a su voir que derrière la comédie pop, cruelle et drôle, il y avait une étude fine des petites bassesses de l’âme humaine, sans manichéisme ni dogmatisme. Anora, Vanya, Igor et les autres ont tous leurs propres raisons et au final, derrière les apparences, il n’y a ni anges ni démons.
Juré n°2

Il y a toujours une petite appréhension quand on annonce le dernier Clint Eastwood car après quelques chefs d’œuvre, il y a eu aussi ces dernières années des films plus mineurs où le traitement du fait divers tenait plus de la chronique du temps présent que de l’art cinématographique. Mais pour son quarante-et-unième film et à l’âge de 94 ans, le maître s’est souvenu qu’il était un cinéaste pas comme les autres et que le cinéma, c’était surtout de la forme et du fond. Et le fond, c’est d’abord de proposer un scenario dont le public se saisira avec gourmandise sans rechigner ni pointer d’un doigt accusateur la quasi impossibilité de se réaliser. La forme, c’est d’abord s’éloigner du formalisme plat du téléfilm et se servir de sa caméra comme d’un pinceau, d’un stylo pour imposer à son œuvre sa propre grammaire. Et dans « Juré n°2 », derrière un classicisme élégant, tout est là.
De nos jours, dans une jolie petite ville champêtre où tout est propre et bien rangé, un jeune couple modèle s’apprête à accueillir leur premier enfant. Après le générique où Thémis est représentée avec les yeux bandés et sa balance de la Justice, c’est Justin Kemp (Nicholas Hoult) qui bande les yeux de sa femme, Allison (Zoey Deutch) pour lui faire découvrir la chambre du bébé qu’il vient de terminer. C’est tendre, charmant et… légèrement inquiétant car ce genre de « so cute » n’annonce jamais rien de bon. Justin reçoit alors une convocation pour être juré lors d’un procès criminel qui fait la une des journaux et dont toute la ville parle. La grossesse à risque d’Allison ne sera pas un argument suffisant aux yeux de la présidente du tribunal pour que Justin échappe à son devoir de citoyen. Il assiste donc avec ses onze collègues d’infortune, presque tous aussi contrariés que lui, au procès de James Sythe (Gabriel Basso), accusé d’avoir sauvagement frappé Kendall, sa petite amie de l’époque et d’avoir jeté son corps par dessus un pont routier un soir d’orage et de dispute dans un bar de la ville. L’affaire est simple et d’ailleurs la procureure, Faith Killebrew (Madame Toni Colette) veut se servir de cette affaire pour sa campagne en vue de son élection au poste de procureur général. Le suspect est idéal : James Sythe est un ancien criminel, violent avec les femmes et les témoins ne manquent pas dans le bar où il s’est violemment opposé à Kendall. Seul manque un témoignage précis sur le moment exact où la victime a été tuée, dans l’obscurité de la nuit, sur cette route balayée par une pluie battante. Mais plus le déroulé des faits est exposé et plus Justin Kemp se sent mal à l’aise. S’il n’a pas suivi ce fait divers, c’est qu’à l’époque du crime, son couple subissait une terrible épreuve et Allison et lui ne se souciaient pas de ce qu’il se passait en ville. Justin se souvient qu’à la même époque, il s’était arrêté dans le même bar et avait commandé un verre (sans le boire) et était reparti sous le déluge. Quelques centaines de mètres plus loin, sur un pont, il avait percuté quelque chose, un cerf probablement… Il en avait parlé à Allison en faisant juste un petit mensonge sur le lieu de l’incident puis ils avaient oublié. C’est donc le début d’un débat intérieur infernal pour Justin, qui de jeune gars bien sous tous rapports peut se transformer en salaud ou en héro.
Le choix de Nicholas Hoult pour incarner ce gendre idéal torturé par sa culpabilité est une très très bonne idée il fallait une sorte d’angélisme naturel du personnage pour que le spectateur soit dans une empathie totale et presque coupable. Le reste de la distribution, entre acteurs de premier plan et inconnus est un régal puisque le réalisateur leur fait le cadeau de développer leurs personnages où chacun d’eux aura un rôle important à jouer. En moins de deux heures, c’est une multitude personnages qui va vivre ce procès avec chacun leur prisme particulier, leur propre subjectivité, leurs doutes et leurs soupçons pour arriver à un verdict qui correspondra à la vérité, à une nécessité ou à rien de tout ça ? Clint Eastwood avait tourné son « Minuit dans le jardin du bien et du mal » dans cette même ville de Savannah en Georgie… C’est manifestement un bel endroit pour réfléchir sur les cas de conscience et la notion même du bien et du mal.
Le Comte de Monte-cristo

Peut-être reste-t-il quelques personnes qui n’ont pas vu le Comte de Monte-Cristo lors de sa sortie triomphale lors de l’été 2024… Et comme il y a fort à parier qu’il sera encore en salle ici ou là jusqu’à la fin de l’année, peut-être est-ce l’occasion pour ces rares chanceux de se faire plaisir avec un shot d’élixir de jeunesse… de ceux qui renvoient à nos souvenirs d’enfance quand un adulte nous emmenait, fait exceptionnel, au cinéma pour voir LA grosse production de l’année, qu’elle soit américaine et spectaculaire ou quasi institutionnelle, via l’adaptation d’un classique de la littérature française. Car avec cette énième adaptation de Matthieu Delaporte et d’Alexandre de la Patelière, on retrouve le sourire béat et les frissons d’excitation qu’on ressentait enfant devant un spectacle grandiose qui nous saisissait, nous transportait, nous élevait et nous reposait sur notre fauteuil haletant, épuisé et heureux. On avait pu goûter en hors d’œuvre leurs deux volets des « Trois Mousquetaires » où les deux associés n’étaient « que » scénaristes mais en prenant les commandes de la réalisation, ils ont su donner ce supplément d’âme qui fait de « Monte-Cristo » plus qu’une adaptation réussie, un authentique nouveau classique du cinéma. La finesse de jeu et l’élégance innée de Pierre Niney vont comme un gant à ce pionnier des vengeurs (à peine) masqués et tout le reste du casting des adultes est aussi classieux que remarquable avec notamment le trio des traîtres, Morcef (Bastien Bouillon), Villefort (Laurent Lafitte) et Danglars (Patrick Mille) incarnés avec délectation par des acteurs au sommet. Mais comme toujours, c’est la jeune génération incarnée par Anamaria Vartolomei (Haydée), Vassili Schneider (Albert) et Julien de Saint Jean (André) qui surgit et frappe par son talent, son magnétisme et son aisance dans des rôles si codifiés que leur performance n’en est que plus sidérante. Et puis deux coups de cœur de plus… le toujours impeccable Pierfrancesco Favini en Abbé Faria et le travail du chef décorateur Stéphane Taillasson qui réussit à transformer la demeure de Monte-Cristo en palais onirique où on se plairait volontiers à faire son marché pour refaire la décoration de nos intérieurs.
L'amour Ouf

Quoiqu’on pense de Gilles Lellouche, il connaît le cinéma ou plutôt les cinémas. Il navigue ainsi depuis 28 ans entre comédies et drames, entre ses métiers de réalisateur, de comédien ou de bon camarade qui ne rechigne pas à aller faire des apparitions chez les copains. Et plus que dire qu’il connaît le cinéma, il l’aime. Et s’il fallait s’en persuader, bien que ses précédents films en attestaient déjà, il suffit de voir « L’amour ouf » pour comprendre à quel point Gilles Lellouche est imprégné de cinéma, américain évidemment mais pas seulement. Et c’est cette passion débordante qui fait de ce film un objet difficilement identifiable car on y trouve un mélange de tous les genres (c’est la tendance du moment qui finira, comme toutes les tendances, par agacer…) aimés du réalisateur avec la fougue et la maladresse d’un cinéphile adolescent. Et cette fougue, cet amour débordant, on les retrouve dans le scénario et cette vision rafraîchissante des amours incandescentes.
Années 80, Nord de la France. Clotaire (Malik Frikah), un adolescent rebelle et déscolarisé comme on ne le disait pas encore à cette époque, traîne avec son petit frère Kiki et leur copain Lionel et prennent un malin plaisir à aller insulter les élèves du lycée de leur quartier où ils ne mettent plus les pieds depuis longtemps. Jusqu’au jour où une nouvelle élève, Jackie (Mallory Wanecque) descend du bus et va directement à la confrontation avec Clotaire. C’est le coup de foudre.
Il va alors se passer beaucoup de choses dans la vie de ces jeunes gens et de ceux qui les entourent. Mais ce qui semble inévitable depuis le début, surtout après un prologue terrible, c’est que Clotaire va mal finir et que la belle romance avec Jackie sera compromise. Dix ans plus tard, Clotaire (François Civil) sort de prison pour un crime qu’il n’a pas commis mais endossé pour protéger le fils de son patron mafieux (Benoît Poelvoorde) et ne pense qu’à une chose, revoir Jackie. Cette dernière a épousé Jeffrey (Vincent Lacoste), un type apparemment « normal » qui s’avérera être aussi toxique que ceux qui le portent inscrit sur leur front. Malgré les protestations du père aimant, compréhensif mais très inquiet de son père (Alain Chabat), Jackie va finalement renouer avec Clotaire. Leur amour sera-t-il toujours aussi fort dix ans après ? Et les amants maudits sont-ils obligés de toujours finir comme Bonnie & Clyde ?
Oui, la première partie est un enchantement tant l’alchimie entre les jeunes acteurs est magique et nous fait (re)croire au grand amour. Oui, les parties musclées sont efficaces et dynamisent sans cesse ce Love Story trash, sorte de spin-off des descendants des Lequesnoy et des Groseille… Oui, le dialogue final entre Clotaire, Jackie et leur patron est un chef d’œuvre de sobriété, de puissance et d’acuité sociale. Oui, les numéros de comédie musicale sont aussi agréables à regarder que dispensables tant ils n’apportent pas grand chose mais c’est aussi ce qui participe au charme du film car cette folle admiration à tous les genres du 7ème art ne fait que coller à la candeur avec laquelle Gilles Lellouche dépeint l’amour et la possibilité qu’il rime avec toujours.
